Le Vecteur Zéro et la Porte de l'Infini
/Le Vecteur Zéro
La porte de l’infini
Au début, il y a cinq milliards d’années, dans l’espace sidéral de ce qui allait devenir le système solaire, il n’y avait que poussières de nébuleuse, un incubateur d’étoiles comme on les voit dans les photos du télescope Hubble… des poussières aux structures moléculaires complexes (oxygène, hydrogène, eau, fer, magnésium, carbone, métaux communs, métaux rares, enfin, tout ce que l’on retrouve aujourd’hui sur terre)… des particules de matières s’agglomérant les unes aux autres, soumises à des forces diverses, devenant plus denses, de plus en plus attractives, libérant les molécules d’hydrogène et d’hélium, ce mélange de gaz et de matière formant un nuage tournant sur lui-même, accélérant sa rotation, s’aplatissant en un disque nébulaire… un nuage cosmique baptisé « Coatlicue », la mère des dieux. En son milieu, sur une centaine de millions d’années, se concentrait la presque totalité de la masse du disque nébulaire, de l’hydrogène et de l’hélium surtout, jusqu’à former une sphère de gaz qui s’échauffait sous la pression de la gravité, confinant vers son centre une zone suffisamment dense pour transformer les atomes d’hydrogène en hélium, un processus fusionnel qui libérera l’énergie vitale aux terriens pour les huit milliards d’années à venir.
C’est dans le disque nébulaire que naîtra la terre… notre terre… cela se passait il y a 4,6 milliards d’années dans un des dix anneaux qui se formèrent autour du soleil, l’anneau terrien, à 150 millions de km de son centre. Les particules prisonnières de l’anneau s’entrechoquèrent pour former des fragments de plus en plus gros, changeant leur dynamique orbitale au fil du hasard des variations des champs gravitationnels, s’agglomérant en rochers massifs… un processus qui dura des dizaines de millions d’années et donna naissance à notre planète. Rien ne pouvait indiquer que cette planète en fusion deviendrait un jour un paradis… une petite sphère perdue dans l’espace sidéral… surchauffée par son noyau en fusion… ébranlée par la mouvance tectonique… au manteau infesté par le magma qui émergeait de partout, continuellement assaillie par la rage radiative qui jaillissait de la rétraction du soleil sur lui-même, bombardée par des milliers d’astéroïdes qu’elle attirait vers elle, menacée par la balistique d’un objet fou… un objet fou qui lui donna la lune, qui nous donna la lune.
Rien n’était joué, en effet. Il y avait l’eau, les molécules d’eau surchauffée qui s’accrochaient partout dans les interstices, l’hydroxyde (OH-) qui se mêlait aux structures minérales, l’hydrogène ionisé (H+) qui n’attendait que le bon moment pour s’accoupler et produire la molécule qui, beaucoup plus tard, permettra à la vie d’apparaître. Oui, il y avait l’eau en devenir, mais il n’y en avait peut-être pas assez sur terre. Il y en avait heureusement partout dans l’environnement de notre étoile… dans les objets qui se précipitaient vers la terre en formation, cherchant à ajuster leurs orbites autour du soleil pour s’agglomérer avec la terre… il y en avait dans les chondrites qui apportèrent en même temps beaucoup de carbone, le carbone, la base sur laquelle s’articulera beaucoup plus tard les structures de la vie… il y en avait dans les comètes qui se formaient au-delà de Neptune, dans la ceinture de glace (la ceinture de Kuiper), dont l’orbite perturbée par les géantes gazeuses en faisait des objets errants autour du soleil… il y en avait dans les micrométéorites qui tombaient comme en pluie sur la terre.
L’inexorable et encore inexpliquée force de la gravité devint ainsi la « Force Zéro », l’origine de toutes structures, le fluide duquel s’est extrait la complexité moléculaire et des phénomènes interactifs qui a donné naissance à la vie… à la conscience, à l’instinct et à l’intelligence… tout cela… des milliards d’années en formation.
Et le « Vecteur Zéro », ce phénomène qui propulsa la fabrication des premières cellules capables de se reproduire, de quoi s’agit-il ? Il semble bien qu’il prît naissance dans une solution où interagissait le cyanure d’hydrogène (HCN) avec du fer libéré par lessivage pour former une molécule formée d’un atome de fer, de trois atomes de carbone et de trois atomes d’hydrogène. Dans cette solution un peu acide, ni trop chaude ni trop froide, il y avait aussi du dioxyde de carbone et du phosphore… pas beaucoup, mais, sous l’effet des rayons ultra-violets, il y en avait juste assez pour former des phosphates et des molécules des sucres, des pentoses en particulier une molécule formée de 5 atomes de carbone et d’oxygène, et comportant 10 atomes d’hydrogène qui joueront un rôle important dans la fabrication des acides aminés, ces molécules qui, sans elles, il n’y aurait aucune vie sur terre (l’adénine, la guanine, la cytosine, l’uracile et la thymine).
Et là, un « miracle » se produit, ou plutôt une « consonance interatomique » entre les groupements hydroxyles (OH-) du phosphate et celui du pentose créant un lien robuste entre deux molécules complexes. Voilà apparut le premier polymère, l’ARN… le « Vecteur Zéro » qui donna naissance au phénomène de la réplication et du codage de l’information, celui-là même qui a survécu des milliards d’années dans un environnement tumultueux et peu coopératif, un polymère qui par une mutation subtile (Uracile - Thymine) engendra de longues chaînes de molécules de sucres et d’acides aminées se reproduisant l’une sur l’autre… ce que l’on appelle aujourd’hui le code génétique, le phénomène qui transforma la matière inanimée en matière animée.
Ce ne fut pas facile, pas du tout ! Imaginons les milliards de milliards de réactions chimiques, physico-chimiques et thermodynamiques se multipliant partout où il y avait de l’eau et un peu de chaleur, pas trop, et ce, pendant quelques dizaines de millions d’années, pour qu’enfin ces longues chaînes entourées d’une capsule faite de lipides, un peu comme une très petite bulle de savon laissant pénétrer sans se rompre les molécules complexes qui fourniront la matière et l’énergie pour que se construise une « entité »… une microbille de lipides plus ou moins isolants et dans laquelle se produisent toutes sortes de phénomènes. Et c’est ce codage, fruit d’un certain hasard, qui produira ces organisations de matière et les dégagements d’énergie qui seront nécessaires au maintien de l’entité.
Et là, nous assistons à un autre « miracle », ou plutôt à un dédoublement… une entité… une microbille se reproduisit sous l’effet de la pression interne provoquée par l’accumulation de matériel. Il y avait des conditions externes favorables, bien sûr, mais, plutôt qu’une seule entité qui prenait du volume pour finalement éclater, il y avait deux entités, presque identiques, qui elles aussi finiront par se répliquer. Derrière ce phénomène, il y avait ces longs polymères capables de catalyser par leur structure et le code qui y était intégré la formation de matériaux à partir de molécules diverses en solution, à proximité ou dans l’entité elle-même.
C’était la première étape, celle du « Vecteur Zéro »… le moteur de la création de la matière animée.
Le chemin pour arriver à fabriquer des organismes complexes aux fonctions multiples est encore plus compliqué. Il dura longtemps… Il débuta il y a plus
de 450 millions d’années. Ce simple phénomène
d’une organisation moléculaire stable, mais évolutive, s’améliorant au gré de ses transformations, produit aujourd’hui plus de 10 millions d’espèces (certains précisent entre 7 et 100 millions) capables de se reproduire, reconnaissables par leur morphologie et leur comportement.
Et, dans tout ce processus où cohabitent ces millions d’entités organisés en plusieurs fonctions, il y a une espèce, une seule, qui, par le fruit du hasard, a été dotée de la « fonction ultime », la « Cognition », disons plutôt la « Cognition totale » pour ne pas minimiser cette fonction chez les animaux, la fonction qui permet de connaître et qui met en jeu la mémoire, le langage, le raisonnement, l’apprentissage, l’intelligence, la résolution de problèmes, la prise de décision, la perception et l’attention.
Et, cette espèce… c’est nous, les humains, l’Homo Sapiens.
Oh, bien sûr, outre cette fonction ultime, le Sapiens n’échappa pas à la puissance du Vecteur Zéro dans sa capacité d’adapter la matière animée aux aléas de la « vie ». Il hérita aussi du ressenti animal, la faculté de ressentir… d’être ému, d’aimer, de détester, de craindre, d’être incertain, d’être joyeux, heureux, malheureux… l’affect pour être plus près de la complexité du ressenti chez l’humain… l’Affect, la fonction sublime qui donne un sens à la vie.
Ç’aurait peut-être été suffisant.
Mais il y a plus. Le Vecteur Zéro avait encore beaucoup plus à développer. L’Instinct, cette fonction animale préprogrammée dans le code génétique qui dicterait les comportements inconscients d’une espèce, des comportements absolument nécessaires qui lui permettent d’agir et de réagir… de survivre et de se reproduire. De dire que l’animal n’en est pas conscient qu’il ne ressent pas la satisfaction des actions instinctives, je laisse ça à d’autres.
Il existe une telle pré-programmation chez le Sapiens, une fonction nécessaire, mais moins visible, maquillée par ses fonctions cognitives et ses ressentis. L’Instinct se manifeste ainsi sous différentes formes. Mais, il y a une forme qui est toute particulière aux Sapiens : l’Intuition… la fonction magique… la fonction qui lui permet d’évoluer, d’aller plus loin que là où son esprit se trouve. Continuellement stimulée par une recherche inconsciente d’une explication, d’une solution à on ne sait trop quoi, quelque chose qu’on a du mal à définir et dans laquelle il faut mettre de l’ordre. Tout à coup, tout se calme, on sait ce qu’il faut faire, comment il faut penser, comment avancer, comment faire, comment créer. On devient conscient !
Pour arriver à ce que se fabrique à partir du hasard et d’un vecteur structurant un organe capable de connaître, de ressentir et de pressentir, il aura fallu 450 millions d’années. Il aura fallu aussi que de longues chaînes codées se déploient dans une dizaine de millions d’espèces pour arriver à construire avec un peu d’énergie et de la matière les quatre fonctions qui ouvrent la porte de l’infini…
En fin de compte, qu’avons-nous reçu de l’évolution mystérieuse de la matière, nous, les Sapiens… quel est ce « vecteur » qui pourrait nous ouvrir la porte de l’infini, le « Vecteur Zéro – Zéro », la cognition, l’affect, l’instinct et l’intuition, qui a mis 4,5 milliards d’années à se construire à partir de la poussière d’étoiles et 500 millions d’années à se façonner à partir de chaînes de polymères ? Ce « Vecteur Zéro – Zéro » (Vecteur Matière – Métamatière), peut-être le seul dans notre galaxie aux 100 milliards de systèmes solaires, propulsera-t-il le Sapiens vers la transcendance (l’infini, la vérité et l’engagement) ou le conduira-t-il vers sa finitude (la survie, la satiété et l’indifférence) ?
Alain Avanti